L’une des promesses même que nous fait la création, la vie, la naissance, le début de toutes choses et même de l’univers c’est la mort. C’est la seule certitude que nous avons. Personne n’y a échappe. Et personne n’y échappera. Hitler, Ramses, Gandhi, Marthin Luther King, Cleopatre, sont tous des figures emblématiques du passé, néanmoins, ils sont tous morts. Ils ont été influents, grands, importants, mais où sont-ils aujourd’hui ? Tous aux mêmes endroits. Alors, comment eux-mêmes ont-ils appréhendés sa venue? Comment leurs entourages ont-ils vécu ces pertes ? C’est précisément cet aspect brutal de la mort que nous impose la vie, que développe Dustin Thao, dans son roman « Vous êtes dans la boîte vocale de Sam ». Brevarium Julie et Sam sont deux adolescents, qui sont tombé amoureux et on passé plusieurs belles années ensemble. Mais un jour, de retour de voyage, Julie attendait que Sam vienne la chercher à la gare. Lui, était à une fête à une heure de route de la gare alors qu’il se faisait déjà tard. Tout ce passe à ce moment. Julie en veut à Sam de l’avoir oubliée et raccroche tout en décidant de marcher pour rentrer. Sam prend l’initiative d’aller la récupérer. Et là, le drame arrive, Sam meurt dans l’accident. Après l’enterrement auquel Julie n’a pas voulu assisté, dans un ultime acte de désespoir, elle appelle le numéro de Sam. Et là, miracle, folie ou refus de voir la réalité en face? Sam décroche. Cher lecteur, qu’auriez vous fait ? Perdre un proche, parents, famille, copain, mari, femme, enfant. Un être cher. Ces personnes là même qu’on considère comme acquis, qui partent sans prévenir, sans un au revoir. Docteur Stéphanie Gbehounhessi, psychologue clinicienne en art thérapeutique, au cabinet psychologique Art De Vie, décrypte pour nous, les mécanismes à l’œuvre. « Selon les modèles, on parle de cinq ou sept étapes en fonction de la personne. Mais globalement, on peut citer : 1. Le choc à l’annonce de la mort. 2. Le déni : la personne refuse de croire à ce qu’elle entend. Elle peut dire : “Ce n’est pas vrai, je l’ai vu hier, on a parlé tout à l’heure”. 3. La colère : elle peut être dirigée contre les proches, les médecins, Dieu, la vie, etc. 4. La dépression : la personne tombe dans une grande tristesse. Elle se renferme, elle ressent un vide total. 5. La résignation : on admet que c’est arrivé, même si c’est difficile. 6. L’acceptation : on comprend que la mort fait partie de la vie. 7. La reconstruction : on commence à reprendre sa vie en main, à avancer, à faire de nouveaux projets ». Le choc est d’autant plus brutal lorsque préalablement, il y a eu une dispute, une mésentente ou même une rupture des liens entretenus avec le défunt. « Lorsqu’on a eu une altercation avec la personne décédée, on a tendance à se sentir coupable. Comme si on portait une part de responsabilité dans sa disparition. Généralement, on cherche toujours un coupable à nos malheurs, que ce soit soi-même, un tiers, ou même les médecins. C’est un réflexe humain. Et si on se rend compte que la dispute vient de nous, cette culpabilité peut être encore plus difficile à porter», mentionne la psychologue. « Il faut pouvoir en parler, se faire accompagner. Comprendre ce que l’on ressent, mettre du sens sur ce qu’on vit, et surtout, ne pas rester seul avec ses émotions. C’est un travail progressif pour retrouver un équilibre intérieur », ajoute-elle. Quelques interrogations s’invitent à tarauder l’esprit : – Julie est-elle folle d’avoir appelé le numéro de téléphone de celui qui n’est plus ? – Qu’est-ce qu’elle espérait en l’appelant ? Et surtout, comment se fait-il qu’il lui ait répondu ? Entre les lignes de cette magnifique histoire et les faits exposés par docteur Stéphanie Gbehounhessi, un dialogue s’installe : « Ce n’est pas normal d’entendre ou de parler au défunt après sa mort. C’est un signe de complication du deuil. Celui qui est mort n’est plus. Entrer dans ce type d’imaginaire, c’est risquer une forme d’hallucination. Il faut alors chercher de l’aide. Elle n’a pas encore pris conscience de la mort. Elle est toujours à l’étape du déni. Elle croit encore que la personne est vivante. Ensuite viendront la colère, puis la dépression. Dans ce genre de cas, un accompagnement devient crucial ». De cette réponse, découle une question plus que pertinente. Ne sommes-nous pas africains et de surcroît béninois ? Notre vie, notre histoire, notre culture, notre entourage, nous pousse, vers cette réalité endogène qui est la nôtre. Les croyances et les réalités occidentales sont différentes dès que cette terre est foulée. Alors, est-ce que le fait de toujours être attaché, en contact avec un défunt est normal? La réponse de Jacques mahugnon d’Almeida, journaliste spirituel, praticien et chercheur en spiritualité, spécialiste lié aux questions et traditions africaines est sans appel: « Ressentir la présence d’un proche défunt est très normal et reconnu dans la spiritualité béninoise. Il arrive parfois que, sans prévenir, vous croisiez quelqu’un dans la rue ou dans un endroit familier, et que sa silhouette, son regard, ou même sa démarche évoque aussitôt un parent défunt. Ce n’est pas un hasard. Ce n’est peut-être pas cette personne que vous voyez, mais c’est bel et bien la présence de votre défunt qui se manifeste à travers elle. Si vous vous dites instinctivement : “C’est un parent”, alors sachez que c’est lui. Vous vous approchez… la personne semble différente, mais le message est passé » « De la même façon, il arrive que vous ressentiez des frissons au moment de franchir le seuil de votre maison. Ce frisson, selon la tradition, signale la présence d’un être cher décédé. Ce peut être votre père, votre mère, ou toute autre personne très proche. Ces signes ne sont pas anodins : ils sont porteurs de messages ». « Dans ces moments-là, il existe un geste à poser : la libation de terre. Il suffit de prendre un verre d’eau, de l’élever vers la terre, et d’invoquer les esprits de vos défunts. Même si vous ne savez pas exactement de qui il s’agit, une intuition, un mot, une image vous guidera. Appelez-les, demandez leur protection, leur grâce. Ce lien n’est jamais vraiment rompu ». Sur cette question, la psychologue et la spiritualité béninoise se confrontent. D’un côté, l’accent est mis sur une réaction de notre cerveau à nous protéger de la réalité, donc de la perte d’un être cher, et de l’autre côté, il s’agit plutôt d’une porte invisible entre notre monde et celui du défunt. Où se situent les religions dans cette confrontation ? Ahmed Roufai, islamologue et imam de la mosquée centrale As’Salam Atrokpocodji, nous renseigne sur le sujet. « En islam, toute tentative de communication avec les morts en dehors du rêve — comme entendre leur voix ou ressentir leur présence — n’est pas reconnue. Ce sont des croyances populaires, mais elles ne sont pas fondées sur les enseignements religieux. C’est pourquoi, il est important de faire la différence : un rêve, même intense, reste un espace symbolique. Ce n’est pas un contact réel avec l’au-delà, mais une manière pour le cœur et l’esprit d’exprimer quelque chose de profond. Si un défunt vous apparaît en rêve, accueillez cette visite avec respect. Écoutez ce qu’elle vous évoque, priez pour lui si vous en ressentez le besoin. Mais gardez à l’esprit que, dans la foi musulmane, la vraie relation avec les morts passe par la prière, la mémoire, et la paix intérieure — pas par des signes sensoriels. » Dans la démarche d’utiliser l’art, les sciences humaines, psychologique et religieuse, comme base d’un développement sur la mort et sur les conséquences que sa perspective a sur nous , la série télévisée »Gossip Girl », s’inscrit parfaitement dans le contexte. Bart Bass n’a jamais été un père exemplaire. Froid, distant, cassant. Il ne s’adresse à son fils qu’en termes de performance, d’image, de contrôle. Pas d’affection, encore moins de tendresse. Chuck Bass a grandi dans l’ombre d’un homme puissant, parfait en apparence… mais émotionnellement vide. Et pourtant, quand Bart meurt dans un accident dans la saison 2, épisode 13 (“O Brother, Where Bart Thou?”), c’est le drame . Pas tant pour l’amour qu’il lui portait, mais pour tout ce qui est resté en suspend, tout ce qui n’aura plus jamais l’occasion d’être réparé. Même les relations les plus dysfonctionnelles laissent un vide quand elles s’arrêtent brutalement. La lecture du testament est presque surréaliste : Bart lègue la majorité de ses parts à Chuck. Lui, son “échec”, son “fils décevant”. Et puis, il y a cette lettre. Une tentative d’excuse, tardive, maladroite. Des mots qui arrivent quand plus rien ne peut se dire. Chuck les lit, mais il ne sait pas quoi en faire. Est-ce sincère ? Est-ce un geste de regret ou une façon de garder le contrôle, même après la mort ? Et c’est là que le cœur se serre. Parce qu’au fond, ce que Chuck aurait voulu… ce n’est pas un héritage, ni des excuses. C’est un père. Un vrai. Vivant. Aimant. Capable de dire “je t’aime”, sans le cacher derrière un empire ou une lettre sans âme . Pourquoi donc est-ce aux portes et à la perspective de la mort que les consciences s’éveillent et que les regrets apparaissent ? Pourquoi en écrivant ce testament, il a voulu se racheter ? Pourquoi ne pas l’avoir fait plus tôt ? Pourquoi la perspective même de disparaître nous fait autant reconsidérer les choses ? Face de la mort, la dignité s’évapore, l’arrogance fond et les désirs s’envolent. Qu’est-ce qui pousse dans un dernier acte de désespoir, à vouloir s’excuser, arranger les choses, avouer ses crimes? Est-ce que le fait d’entrevoir une possibilité de ne plus « être », humanise les créatures que ne sommes ? « Cette confession que nous faisons à l’approche de la mort est normal. On ne peut pas garder un secret éternellement. Pour celui qui est en train de mourir, c’est un fardeau. Et tant qu’il ne s’en libère pas, il ne peut pas partir en paix », renchérit Jacques d’Almeida. « Au moment de mourir, une réalité s’impose à chacun. On montre au mourant le chemin qu’il lui reste à parcourir, un peu comme à un soldat à qui l’on confie un paquetage avant une longue marche. Ce fardeau peut contenir toutes sortes de choses — symboliquement, des fautes, des regrets, des secrets non révélés. Tant qu’il ne s’en est pas délesté, il ne peut pas aller jusqu’au bout. Il doit se libérer lui-même, à son rythme, en déposant ce poids ». Selon ce dernier, la mort n’est qu’un passage, un rideau entre deux mondes. Mais on ne peut pas le franchir sereinement si l’on reste prisonnier de ce qu’il y a derrière. Garder en soi ce qui doit être dit ou reconnu complique la traversée. C’est pour cela que la tradition parle du retournement : dans les arcanes du tarot, c’est l’image du Pendu. Il faut accepter de se retourner, de voir autrement. Et c’est dans ce retournement que réside la grâce. Mais on ne peut pas se retourner avec un sac plein de poids invisibles. Garder ce fardeau, c’est risquer de se briser. Il faut le poser. Il faut confesser. Il faut alléger son âme pour continuer le voyage ». Dans une continuité quasi parfaite, Ahmed Roufaï ajoute qu’en Islam « […] le repentir sur le lit de mort n’est pas un simple réflexe de peur, mais un réveil du cœur face à l’évidence du départ. Ce n’est pas que l’âme “presse”, le jugement au sens mystique, mais plutôt que la conscience s’éclaire : elle comprend que l’heure de la rencontre avec Dieu approche. Il précise que se repentir à ce moment-là, c’est une manière de revenir vers Allah avec sincérité, de reconnaître ses erreurs, et d’espérer Sa miséricorde. L’islam enseigne que tant que l’âme n’a pas quitté le corps, le repentir reste accepté. C’est un droit, un refuge, une main tendue par Dieu Lui-même. La mort, et même sa perspective semble avoir le pouvoir de révéler ou plutôt de dévoiler la part de « nous », enterré dans les profondeurs tortueux de nos monstruosités quotidiennes. Elle réveille cette conscience, qui a passé plusieurs années à hiberner. La mort, nous éclaire sur la laideur de nos actes. La mort devient alors, un miroir. Un ultime miroir, fidèle, trop fidèle, de nos actions. Comme l’a dit Jean Paul Sartre, »l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il fait ». Et face à son lit de mort, ce que l’homme a fait au cours de sa vie lui revient clairement. L’homme vit en immortel avec l’illusion quasi permanente que le temps lui est infini. Mais lorsque la mort frappe à la porte, elle laisse place à une angoisse brutale. Bam! le temps est écoulé. Le compte à rebours s’est arrêté. La richesse apparaît dès lors comme surfaite. Qu’est-ce qui reste? La vérité nue et laide des relations humaines, les blessures causées et subies, des regrets qui n’ont jamais pu être exprimés. Il est malheureusement impossible de prédire le moment exact de notre mort. Dans 20 ans, 8 ans, demain, dans 5 minutes? « La mort ne révèle pas des secrets cachés, mais plutôt l’aboutissement des choix […] Selon le jugement, l’âme sera soit récompensée et accueillie au paradis, soit punie et conduite en enfer[…] c’est un moment de bilan des actions de la vie », ajoutera Ahmed Roufaï. À son avis, il serait donc idéal de considérer la mort comme notre ombre. Une présence permanente, qu’on ne devrait jamais oublier. En se rappeler en permanence qu’elle est là, qu’elle nous guette et qu’à tout moment elle peut planter ses griffes en nous. Vivre avec la conscience de la Mort nous permet d’être humain. Il est essentiel de se souvenir de la mort sans pour autant en être obsédé. Trop y penser peut nous empêcher de vivre pleinement. La mort est comme la touche « stop » sur nos télécommandes. Peut-être où nous étions dans ce que nous regardions, elle l’arrête. Brutalement, rapidement. Ceux qui restent, eux, ne peuvent qu’essayer de surmonter cette épreuve. Et parfois, même jusqu’à en perdre la raison. AKPATA Rayath (stagiaire) Navigation de l’article Coopération institutionnelle : La HAAC du Bénin, modèle de régulation pour le Gabon Département Graphisme de l’UPMB : Romain HESSOU élu Président