Alors que le Fâ est souvent relégué au rang de simple folklore ou de pratique divinatoire locale, Sylvain Kuassi, thérapeute de l’âme et responsable de l’ONG « La Phé », remet en question les idées reçues. Dans cet entretien exclusif, il déconstruit les amalgames entre le Fâ et les fétiches, retrace ses origines cosmiques et rappelle le véritable but de l’initiation : une quête spirituelle universelle permettant à l’homme de retrouver sa nature divine originelle. Journaliste : Bonjour Monsieur Kuassi. On entend souvent dire que le Fâ est un savoir endogène purement africain, voire exclusivement béninois ou nigérian. Quelle est sa véritable origine ? Sylvain Kuassi : Oui, je suis toujours heureux de parler du Fâ au peuple du monde. Il faut toujours en parler parce que les gens l’ont beaucoup confondu avec un savoir local ou endogène. Le Fâ n’appartient ni à un peuple, ni à une race. Il n’est pas ethnique, il n’est pas local, et ce n’est pas un simple savoir. Le Fâ n’a pas de patrie terrestre. Beaucoup vous diront qu’il vient de l’Égypte, mais ce n’est pas vrai, du moins pas en tant que nation ou république. Les ancêtres égyptiens ont affirmé eux-mêmes que le Fâ vient du pays de l’étoile à huit branches, le pays solaire qu’ils appellent P, la ville de Pe. Or, le « P » est égal au « F » dans la langue égyptienne. Donc, quand ils disent P, cela veut dire Fâ. Les peuples de la côte ouest de l’Afrique occidentale — le Nigeria, le Bénin, le Togo, le Ghana —, dans leurs traditions de Tado et d’Oyo, sont tous unanimes : le Fâ vient du pays Fâ, Fâ-tomé, Ifè, le pays solaire, le pays des Dieux. C’est ce pays qui est symbolisé par l’étoile à huit branches. Voilà la véritable origine du Fâ, elle n’est pas terrestre du tout. Vous évoquez une origine céleste, mais quel lien faites-vous alors avec les récits des autres traditions, notamment les textes sacrés comme la Bible ? On peut dire que ce pays spirituel appelé Fâ est ce que la Bible nomme le Paradis. Au Paradis, il n’y a qu’un homme et une femme, Adam et Ève, qui étaient des Élohim. Élohim, c’est Dieu. C’est l’étoile à huit branches. Le texte dit que Dieu créa Adam et Ève à son image, à l’image de l’Élohim. L’Élohim représente deux êtres entiers fusionnés. Mais nous, nous ne sommes pas des Élohim, nous sommes les enfants de la division, nés après que le principe d’Adam et Ève a été coupé en deux. L’homme doit donc chercher l’étoile, qui est le signe Fâ, pour redevenir un Élohim. Quand l’homme ne trouve pas ce « rubis ermite », il retourne à la vie matérielle, à la génération terrestre, d’où les mythes comme le Dieu Thor. Dans le langage de la côte ouest et de l’Égypte antique, Élohim est appelé l’étoile à huit branches, le génie solaire. Tous les peuples du monde — Mésopotamiens, Sumériens, Akkadiens, Égyptiens, Africains — sont unanimes là-dessus. Dieu, ce n’est pas Zeus. Dans la mythologie grecque, on imagine Zeus comme un vieux barbu assis au ciel. C’est une image. La preuve, les Grecs racontent que lorsque Zeus régnait sur l’Olympe, le désordre s’est installé. Ils ont dû aller chercher Thémis, la gardienne de la loi. Et quand on parle de Thémis, on parle du Seigneur des 8, qui est le Christ. Le Christ est l’envers d’Adam et Ève. On en revient toujours à la tradition ancestrale : tout part de l’Afrique. Le Véritable But de l’Initiation : Retrouver son Soleil Intérieur En tant que thérapeute de l’âme, qu’est-ce que l’initiation au Fâ apporte concrètement à l’être humain ? S’agit-il d’un simple rituel de protection ? Toute initiation est une nouvelle naissance, un mouvement de montée suivi d’une descente. Le résumé d’une initiation tient en une phrase : « Deviens ce que tu es ». Qui sommes-nous ? C’est la question fondamentale. Nous ne sommes pas les enfants du désir animal, nous ne sommes pas de simples mortels. Nous possédons une enveloppe mortelle par le corps et l’âme, mais nous avons en nous quelque chose d’éternel et d’absolu qui ne meurt jamais : l’étoile à huit branches, la part de Dieu en nous. Deviens le soleil que tu es. Ce soleil, c’est celui qu’Akhénaton appelait déjà Aton dans l’ancienne Égypte. Akhénaton signifie que Vénus est le soleil. Quand vous voyez l’image de la Vierge Marie ou d’Isis portant l’enfant Horus, cela signifie « je suis le soleil », et ce soleil est un couple, à l’image d’Adam et Ève. Le but de l’initiation est de retrouver ce soleil intérieur. C’est un dépassement de l’homme organique et de chair pour aller vers l’essentiel de son être : le génie solaire. Voilà pourquoi l’initiation au Fâ est capitale pour l’humanité. Vous parlez de résurrection et de reconnexion divine à travers le Fâ. Comment cela se traduit-il spirituellement ? Sylvain Kuassi : Attention, quand on parle de la déesse de l’étoile à huit branches, on parle de figures comme Ištar, la mère des étoiles, que les Cananéens appelaient Anath et d’autres Hathor. Pâques, spirituellement, représente la résurrection de chaque signe de Fâ, car le signe est cette lumière divine enfouie dans la matière. On va au Fâ pour la révélation de son nom perdu, le nom de son étoile, de son Dieu intérieur. Dès que l’on découvre ce nom — ce qui constitue la première étape —, on peut retrouver son état divin. C’est une véritable Pâques, une nouvelle naissance : vous sortez de la tombe. Ce n’est pas la chair qui va ressusciter, la chair ne ressuscite jamais. À la mort, le divin s’envole et retourne au pays du soleil. En revanche, pour ceux qui n’ont pas pu connecter leur étoile à leur âme, l’âme revient sur Terre. Après plusieurs réincarnations, elle finira peut-être par faire son ascension, accompagnée par l’énergie universelle. C’est là qu’intervient le concept du Merkabah. La Confusion entre le Fâ et les Fétiches : Sortir de la Densification Aujourd’hui, l’initiation au Bénin ou au Nigeria consiste souvent à aller chercher son Kpoli. Est-ce là la totalité du Fâ ? Pourquoi parlez-vous de dérive ou de confusion avec les Orishas ? Trouver son Kpoli, c’est-à-dire le nom de son étoile, n’est que la première étape. Tout le monde peut y accéder. Là où le bât blesse, c’est que beaucoup de boconons (devins) ne maîtrisent pas le sujet. Ils ont enfermé le Fâ dans une simple dimension culturelle régionale. La culture du sud du Bénin, d’Adjatado ou d’Oyo est profondément liée aux Orishas et aux fétiches. On a tout mélangé : au lieu de faire une initiation au Fâ, on fait une initiation aux fétiches, et on installe des idoles chez les gens après leur consultation. C’est par ignorance et par paresse spirituelle que nos ancêtres ont densifié les étoiles dans la Terre en passant par le règne des quatre éléments. Prenons un exemple : le signe Losso-Meji. C’est une étoile reliée à Hevioso, l’énergie de la foudre. Pour la densifier sur Terre et lui vouer un culte matériel, ils ont cherché des supports physiques. Losso dit : « Tous les feux s’éteignent, mais le feu du perroquet ne s’éteint jamais ». On prend donc des plumes de perroquet pour symboliser ce feu éternel. On y ajoute des cailloux ou du gravier, car lorsque vous cognez deux pierres, l’étincelle de Hevioso en jaillit. On met tout cela dans un pot, et voilà : la divinité est enfermée dans les éléments matériels. C’est cela, le fétiche. Pour d’autres divinités, comme Sakpata, on ajoute des plantes, des sacrifices animaux et de l’alcool. En se décomposant, ce mélange crée un concentrateur fluidique qui engendre des larves psychiques, ce que les initiés appellent des kaffas. Tous les féticheurs s’accordent à dire que six mois après sa création, un fétiche physique produit ces kaffas. Il y a certes une vie végétative là-dedans, mais cela n’a rien à voir avec la lumière pure. Comment s’extraire de cette dimension matérielle et grossière pour toucher la véritable essence du Vaudou et du Fâ ? Le Divin nous demande de rester dans le subtil. Il faut séparer l’épais du subtil. Quand on retire cette enveloppe grossière et décomposée, on découvre la véritable essence de Hevioso, c’est-à-dire le signe Losso-Meji, l’étoile elle-même. Chaque étoile possède son vaudou originel, qui n’est pas une idole de terre. Quand nos ancêtres parlaient du Vaudou originel, ils utilisaient l’image de la calebasse fermée, qui symbolise la rencontre de deux triangles : le triangle du feu et le triangle de l’eau. Ces deux triangles entrelacés forment un hexagramme, l’étoile à six branches. Le vrai vaudou, c’est cette géométrie sacrée. C’est elle que l’on invoque et c’est elle qui sauve, et non le vaudou densifié dans une jarre qui finit par stagner. La preuve que le système actuel dérive, c’est que tant de boconons finissent leur vie à l’église catholique : ils cherchent désespérément ce qui sauve, car ce qu’ils pratiquaient ne leur apporte pas le salut. Il faut dépasser le connu pour aller vers l’inconnaissable qui libère. La Transmission du Fâ : Critique du Système Moderne et Universitaire Vous vous montrez très critique envers la manière dont le Fâ est enseigné aujourd’hui, y compris dans les milieux intellectuels ou par certains praticiens modernes. Pourquoi ? Dans sa thèse soutenue à la Sorbonne en 1943, Bernard Maupoil rapporte les propos du grand devin Guedegbe : « Les charlatans du Fâ sont ceux qui ne possèdent que quelques contes ». Aujourd’hui, posséder deux ou trois récits ne fait pas de vous un boconon. Chaque signe de Fâ comporte 16 contes, ce qui fait 256 combinaisons au total. C’est un volume que la seule mémoire humaine linéaire ne peut pas stocker fidèlement. Quand j’ai été initié chez mon grand-père à Agbanwou, qui était chef et roi, il réunissait un collège de plus de dix boconons venus de partout — d’Aklakou, d’Adjigo, d’Agoué. C’était un événement communautaire où les apprentis écoutaient les anciens interpréter, chacun apportant une profondeur et des secrets que les autres ne soupçonnaient pas. Aujourd’hui, on assiste à des rituels simplistes. Prenez l’usage de la « pierre de consécration » : c’est une tradition qui vient des Minas au Ghana (Cape Coast), transmise ensuite pour approbation à la famille Quam-Dessou d’Adjigo et d’Agoué, avant d’arriver à Djakotomey. Les jeunes praticiens actuels ignorent ces lignées et sont limités. Ils installent de faux fétiches et créent une dépendance : ils vous demandent de revenir chaque mois pour une consultation, ou chaque année pour « laver votre Fâ ». Mais la noix de palme (ikin) n’est qu’un support d’interrogation, ce n’est pas le Fâ lui-même ! En poussant les gens à adorer l’objet physique, on les égare. Le grand Sossa Guèdèhounguè, ancien président des Églises Traditionnelles du Bénin, me disait lui-même : « Coffi, j’ai fini par jeter toutes ces divinités et ces fétiches à la poubelle, car cela ne marchait pas ». Comme lui, beaucoup se tournent vers l’Église à la fin de leur vie parce qu’ils se sont enlisés dans la magie de charme, les amulettes et les gris-gris. Le Fâ est entré dans une forme de décadence, et la plupart des praticiens trompent le public par manque de réelle connexion. Qu’en est-il des écoles de Fâ ou des recherches universitaires sur la géomancie ? Les universités transmettent un savoir académique, pas la connaissance spirituelle. C’est un programme dicté par d’autres, une structure où l’on vous conditionne l’esprit sans éveiller votre conscience. René Descartes, le père du rationalisme, a fini par quitter les Jésuites pour étudier à « l’école de la nature ». Il disait en substance que tant qu’on n’a pas engendré soi-même une vérité, on ne doit pas l’affirmer. Nos professeurs d’université affirment gratuitement. Le Fâ ne s’étudie pas comme l’alphabet sur les bancs d’une école. C’est une reconnexion intuitive avec l’étoile, une inspiration divine. Ceux qui ouvrent des écoles de Fâ un peu partout aujourd’hui exploitent la crédulité des gens. Ils ne maîtrisent pas l’Art Royal. Collecter des signes chez les anciens pour en faire des livres, c’est une démarche d’archiviste, ce n’est pas être boconon. Le savoir s’enseigne, mais la connaissance véritable est purement intuitive. La Deuxième Étape : Haute Magie et Connexion au Sceau Sacré Si la recherche du nom ou du Kpoli n’est que le premier pas, comment accède-t-on à la véritable maîtrise du Fâ ? Il faut d’abord posséder l’étoile (Fâ-zo), et le boconon doit détenir le Djèdè, ce grand secret caché par les anciens qui révèle la constellation de votre univers personnel (Egba). Cet univers est une roue de vie contenant 12 maisons, un système que les Occidentaux ont copié pour créer le zodiaque (du Bélier aux Poissons), où chaque maison a une attribution précise. Ensuite, il y a les piliers. Les francs-maçons connaissent bien cette structure : la voûte céleste soutenue par les deux piliers d’opposition (la droite et la gauche) et le pilier du milieu. Cette constellation cosmique en engendre d’autres, une science complexe que la géomancie arabe a partiellement intégrée. C’est une connaissance sacrée que les anciens ont cryptée pour qu’elle ne soit pas galvaudée par le commun des mortels, car elle représente l’empreinte de Dieu gravée dans la matière terrestre. Comment cette structure cosmique permet-elle concrètement d’invoquer le divin ? Quand vous maîtrisez la constellation des signes de Fâ, vous pouvez dresser la croix propre à chaque étoile. L’être humain est un microcosme à l’image du macrocosme. À partir de cette croix, on trace le pentagramme (l’étoile à cinq branches), qui conduit ensuite à l’hexagramme (l’étoile à six branches). C’est le symbole du septième jour, le repos divin, le moment où l’on peut tout déconstruire et tout rebâtir dans sa vie. C’est à ce niveau que l’on entre dans la haute magie. Vous pouvez alors invoquer votre génie solaire pour qu’il se manifeste spirituellement. C’est le rituel que Moïse a accompli au Sinaï. Le « buisson ardent » n’est pas un arbuste qui brûle, c’est le mystère du feu ardent dans l’eau : le Merkabah, le Christ cosmique, l’hexagramme. Sans cette clé géométrique et vibratoire, il est rigoureusement impossible d’invoquer une entité céleste. Pour finir, vous-même, en tant que responsable de l’ONG « La Phé », avez-vous pu expérimenter la puissance de ce rituel ultime ? Oui, j’ai eu le privilège et la grâce de pratiquer ce rituel ultime. C’est uniquement parce que je l’ai vécu que je peux en témoigner aujourd’hui. Tout ce que j’écris découle de cette expérience sacrée où le Divin a entendu mon appel. Un témoignage fort et inspirant pour clore ce voyage au cœur de la spiritualité et de la connaissance universelle. Merci infiniment, Sylvain Kuassi, d’avoir partagé avec nous cette vision lumineuse et thérapeutique du Fâ. Nous rappelons que vous êtes thérapeute de l’âme et responsable de l’ONG « La Phé ». C’est moi qui vous remercie. Que la lumière du génie solaire éclaire le chemin de chacun. Navigation de l’article Mariage traditionnel: quelle place dans le christianisme ?