Après une longue période de réserve, l’ancien Ministre d’État en charge de l’Économie et des Finances brise enfin le silence. Dans un grand entretien, Komi Koutché livre son analyse de la trajectoire du nouveau Président, Romuald Wadagni, passe au crible les dix années de gestion de Patrice Talon et évoque sans détour sa situation judiciaire ainsi que ses perspectives d’avenir, plaçant le destin du Bénin au-dessus des ressentiments personnels.

Un regard lucide sur le nouveau chef de l’État

L’arène politique béninoise s’ouvre à une nouvelle ère depuis l’élection de Romuald Wadagni (RW). Interrogé sur la personnalité de l’actuel occupant de la magistrature suprême, Komi Koutché met en avant des relations basées sur une considération mutuelle : « Au niveau personnel, nous n’avons pas été amis auparavant, mais nous avons toujours entretenu des relations humaines fondées sur un respect franc et sincère, depuis notre passation de charges en 2016. On se parlait de temps en temps. À travers nos échanges, j’ai perçu chez lui des qualités essentielles : l’authenticité, l’humilité et la sagesse. »

Si l’ancien ministre d’État regrette les conditions du processus électoral, qu’il qualifie de « processus dont chacun est conscient de la nature », il refuse de s’enfermer dans une opposition stérile et salue les compétences de son successeur : « Il a les capacités de faire le job, s’il s’en donne les moyens et conserve ses propres qualités personnelles. Il faut bien dans tous les cas que le pays soit dirigé. Avançons donc. Le temps nous permettra d’aviser. » Face aux premières mesures du pouvoir et au dégel diplomatique régional, l’ex-argentier national appelle toutefois à la patience : « Il est encore trop tôt pour porter un jugement. Pour l’instant, il ne s’agit que d’annonces qui participent d’une stratégie de neutralisation des consciences. »

Vérité intime et paradoxes judiciaires

La trajectoire de Komi Koutché a été lourdement marquée par des vagues de poursuites judiciaires, une épreuve qu’il dit aborder aujourd’hui avec une profonde sérénité morale. « Le tribunal des hommes m’a attribué tous les torts, mais celui de ma conscience m’accorde un acquittement sans appel. C’est, à mes yeux, le plus important », confie-t-il, évacuant toute amertume.

L’ancien ministre relève d’ailleurs ce qu’il qualifie de contradiction flagrante dans la gouvernance de son principal opposant, Patrice Talon : « La plupart des ressources humaines que j’ai identifiées et qui m’ont accompagné dans les différentes fonctions que j’ai occupées figurent parmi les rares cadres locaux ayant continué à servir l’État au cours des dix dernières années, parfois aux mêmes postes, parfois à des responsabilités plus élevées. Il convient donc de méditer ce paradoxe : celui d’un prétendu chef détourneur qui se serait entouré, dans ses supposés champs de crimes, de cadres intègres et compétents. »

Le bilan des dix ans : entre infrastructures et doutes économiques

En jetant un regard rétrospectif sur la décennie sous le président Patrice Talon, Komi Koutché salue d’une part la « modernisation fulgurante » de Cotonou et la numérisation de l’état civil. Néanmoins, il émet de fortes réserves sur la réalité de la santé économique du pays en opposant les indicateurs macroéconomiques à la détresse sociale du quotidien.

S’appuyant sur des déclarations issues du camp présidentiel lui-même, il rappelle la vulnérabilité des ménages : « Dans une récente publication sur l’un de ses réseaux sociaux, le président du Conseil économique et social, figure majeure du pays, a annoncé une activité à laquelle devait participer le directeur national de la BCEAO et indiqué ceci, je cite : ‘’ 72.9 % de la population active de notre pays vit en situation de sous-emploi. Et pour LA GRANDE MAJORITE DES MENAGES, un seul accident de santé, un sinistre, un seul choc economique suffit à effacer des années d’efforts’’. » Citant également Romuald Wadagni qui affirmait que l’extrême pauvreté se trouve aux portes de Cotonou, Komi Koutché s’interroge : « Une croissance aussi robuste et résiliente ne devrait pas laisser subsister un tel niveau de pauvreté. »

Se tourner vers l’avenir : « Aucun peuple ne peut avancer s’il reste accroché au rétroviseur »

Malgré les blessures de l’histoire récente, le natif de Bantè refuse de s’enfermer dans le ressentiment vis-à-vis de l’ancien président Patrice Talon, préconisant une réconciliation générale des esprits. « La principale victime d’une telle amertume serait moi-même car je serais continuellement en train de m’imposer une souffrance inutile », affirme-t-il. Avant d’ajouter cette formule marquante : « Saluons-le pour ce qu’il a pu accomplir de bien pour notre pays, et méditons sur ce que nous avons déploré tout en souhaitant le meilleur pour notre pays. Aucun peuple ne peut avancer s’il reste accroché au rétroviseur. Le plus important, c’est notre pays. »

À l’aube de son cinquantième anniversaire, l’ancien ministre d’État dessine ses priorités pour l’avenir, centrées sur la paix intérieure et la transmission aux plus jeunes, tout en réaffirmant ses vœux de succès pour la nouvelle équipe présidentielle : « Je lui souhaite beaucoup de courage, de chance, et de succès. C’est le pays qui compte. »